Il est souvent dit des enfants d’aujourd’hui qu’ils seraient «exigeants, insupportables, mal élevés, ne supportant pas les frustrations ». Et ce serait la faute des parents, qui ne sauraient pas mettre assez de limites, qui ne sauraient pas dire non, qui n’auraient pas assez d’autorité, qui écouteraient trop leurs enfants, leur donnerait trop de place… « Mais est-ce vraiment de cela qu’il s’agit ? », s’interroge Monique Busquet, psychomotricienne et formatrice petite enfance qui propose un autre regard sur ce qui est vraiment en jeu.
Certes, les enfants ont aujourd’hui plus de place pour s’exprimer. Ils sont moins silencieux, soumis. Et tant mieux !
Certes, les pratiques éducatives actuelles ont fortement évolué. Nous sommes passés d’une société dans laquelle les enfants étaient au service de leur famille et n’avaient pas droit à la parole à de nombreux parents soucieux du bien-être et de l’épanouissement de leurs enfants, qui tentent de se mettre au service de leur enfant, de ses rythmes et de ses besoins.
Ainsi ce parent qui raconte que lorsqu’il était enfant, il dormait dans le canapé du salon, ses parents étant dans la grande chambre, et qui, aujourd’hui, laisse la chambre confortable à ses enfants et dort lui-même sur le canapé du salon.
Pas facile d’être parent aujourd’hui !
De fait, être parent aujourd’hui, c’est bien souvent devoir inventer ses propres façons de faire, sans recopier les anciens modèles, tout en recevant de multiples conseils contradictoires.
C’est douter et hésiter, d’autant plus que de nombreux parents ont peu eu l’occasion de voir des enfants autour d’eux avant d’accueillir le leur.
C’est aussi chercher un équilibre difficile et faire le grand écart entre ce qu’ils aimeraient faire et leurs contraintes personnelles et professionnelles.
C’est devoir avancer, avec ses angoisses de faire suffisamment bien, en ayant en tête un idéal difficile à atteindre.
C’est souvent ne pas savoir à quoi dire non et à quoi dire oui. Il est tellement difficile de repérer les besoins profonds de chaque enfant et de pouvoir y répondre, tout en sachant dire non à certaines de leurs demandes.
Tout cela peut être source d’inquiétude et de stress pour les enfants, qui portent aussi une lourde charge, dans les tâtonnements, attentes et inquiétudes de leurs parents et la multiplicité des sollicitations offertes dans nos sociétés.
Mais nous pouvons faire d’autres hypothèses, mettre le focus sur d’autres points dont les enfants ont besoin dans leur chemin de grandir.
C’est quoi accompagner un jeune enfant à bien grandir
Accompagner le jeune enfant à grandir, c’est répondre suffisamment bien à ses besoins, c’est lui donner un socle de sécurité affective, de sentiment de sa valeur et de confiance en les adultes qui prennent soin de lui.
C’est lui permettre d’expérimenter, dans les premiers mois, une suffisante « illusion de toute-puissance », selon le terme employé par D. Winnicott et progressivement, l’accompagner dans ce chemin de « désillusion de la toute-puissance.»
C’est l’accompagner, au fur et à mesure de son développement, à passer de besoins de satisfaction immédiate « je veux, j’obtiens/ moi d’abord, tout de suite…»à pouvoir attendre, différer, partager, retenir, contrôler, transformer, canaliser ses spontanéités face aux obstacles, aux non et aux diverses sources de frustration.
Ce cheminement se fait progressivement selon différents facteurs :
L’équipement « physiologique » de l’enfant, ses particularités et ses rythmes de maturation cérébrale et psychique.
Ce qu’il vit, perçoit et reçoit sur un plan relationnel et psychoaffectif : la qualité des interactions et de la sécurité affective, les dynamiques familiales, la circulation des émotions…
Ce qu’il vit et expérimente sur un plan sensorimoteur, la richesse de ses explorations qui lui apportent connaissance de lui-même et de son environnement.
Ce dont il est témoin dans son environnement et s’imprègne puis reproduit.
Il me semble important d’accorder de l’importance sur ces derniers points.
Les laisser expérimenter par eux-mêmes concrètement le principe de réalité
Lors de ses explorations, l’enfant expérimente lui-même ses capacités et ses limites « ce que je peux faire, ce que je ne parviens pas encore, comment je cherche autrement » sans que ce soit l’adulte qui soit seul à lui dire non et s’opposer à ses envies et initiatives.
Ainsi il expérimente lui-même, dans son activité, ce « principe de réalité », à la fois les limites des possibles et la patience, la persévérance, l’inventivité, « comment je vais y arriver ou qu’est-ce que je vais faire d’autre ? »
Vive le jeu dans la nature pour cela : ce tronc est vraiment trop lourd, l’eau est impossible à attraper… »
Leur permettre de s’imprégner des plus grands et adultes autour de lui.
L’enfant enregistre tout ce qu’il perçoit, puis en grandissant quand il en a les moyens, le reproduit. Il parle la langue qu’il a entendue, il reproduit les mimiques, les postures, les gestes qu’il a vu faire dans son environnement.
Ainsi l’enfant a besoin de pouvoir s’imprégner des modes de faire des adultes face aux difficultés, aux obstacles, aux frustrations ou à leurs envies parfois difficiles à satisfaire ?
Or, que voient ils aujourd’hui du monde des plus grands et des adultes, de nos façons de nous comporter entre adultes, d’attendre, partager, négocier, de naviguer entre nos envies, nos espoirs, nos frustrations ?
N’auraient-ils pas à gagner de voir les plus grands savoir respecter les règles sociales, et chercher, contourner, transformer leurs spontanéités, faire preuve de persévérance, d’inventivité pour dépasser les obstacles dans le respect de chacun ?
Sinon ne risquent-ils pas de penser que les adultes sont tout-puissants, seuls à décider, et donc de chercher à s’identifier à eux, faire comme eux ou s’opposer ?
Donner plus de place aux enfants dans notre vie d’adulte
Ainsi, au lieu de critiquer les enfants et leurs parents, si nous donnions plus de place aux enfants dans nos vies d’adultes !
Si nous inventions des espaces où les enfants pourraient voir les adultes évoluer (bien sûr de façon respectueuse les uns des autres !).
Si nous donnions une vraie place pour les enfants au milieu de nos espaces publics, au milieu de collectifs faits de plus grands, et non des enfants d’un côté, des adultes de l’autre.
Si c’était cela dont manquent le plus les enfants « dits insupportables et mal élevés ?»
Monique Busquet : » Les Pros de la petite enfance »
PUBLIÉ LE 23 février 2026