> L'acquisition de la propreté

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                          Les professionnels ont acquis des connaissances sur les différentes étapes de ce processus, au cours de leur formation initiale ou continue, ils ont eu l’occasion d’y réfléchir, de se poser des questions, de partager leurs interrogations, leurs expériences avec d’autres. Du temps leur a été nécessaire pour cheminer depuis leur vécu personnel de chacun (ce que nos mères et grands-mères en disent : « tu étais déjà propre à 1 an » !) Jusqu’à l’influence de ces connaissances qu’il a fallu assimiler, travailler, contester parfois, pour qu’elles parviennent à modifier nos pratiques…et passer de l’idée d’un apprentissage, enseigné à l’enfant par les adultes, à une acquisition que l’enfant construit à son rythme. On oublie parfois dans nos rencontres avec les parents le temps de notre propre cheminement, on aimerait pouvoir faire l’impasse sur ce temps d’assimilation d’une nouvelle connaissance sur le développement de l’enfant qui n’est pas si banale que ça : cela touche en profondeur nos représentations de l’enfant qui d’une place « d’enseigné » à qui il faut « apprendre à être propre » devient acteur de son propre développement, en prenant conscience de son corps, de ses capacités à faire fonctionner consciemment et volontairement ses sphincters. Et c’est en ricochet la représentation du rôle de l’adulte, de parent qui est touchée : si l’enfant apprend par lui-même, à quoi je sers ? La place de l’adulte aux côtés de l’enfant dans ses apprentissages initiés par lui-même, le rôle du parent est bien sûr fondamental. Et c’est peut-être cette place de parent, cette fonction différente de celle d’un professionnel, que les professionnels ont à conforter, à protéger pour lui donner toute sa valeur dans un monde où les parents se sentent ébranlés dans leur capacité à être de « suffisamment bons parents ». Avant de réfléchir à cette « alliance » entre parents et professionnels, je voudrais rappeler brièvement les grandes étapes de cette acquisition.

šLe temps de la prise de conscience, pour l’enfant, de ce qui se passe dans son corps, être à l’écoute de ses sensations corporelles : la tension du besoin, la détente et le soulagement, le plaisir de l’évacuation, la chaleur enveloppante de ce qu’on garde contre soi, la découverte de cette zone anale, génitale, érogène, l’excitation de la découverte du nouveau, de la connaissance, de l’exploration. Le temps pour nommer, identifier, reconnaître ce qui se passe en soi, le moment où « ça se passe », la limite entre le dedans et le dehors.

šEt aussi le temps de l’exercice, du contrôle volontaire des sphincters qui nécessite une maturité physiologique : percevoir, sentir, éprouver l’action que l’on peut exercer sur ses sphincters. Comme pour toute nouvelle capacité qu’il découvre, l’enfant va avoir besoin de l’exercer, de la pratiquer, il va jouer avec cette nouvelle possibilité que lui offre son corps pour en connaître les différentes ressources, intérêts, gênes, difficultés et ainsi apprendre à exercer un contrôle volontaire avec d’abord de nombreux tâtonnements « expérimentaux » qui ne sont pas toujours suivis de « réussite » : par exemple, en imitation d’un autre enfant, il peut s’asseoir sur le pot avec sa couche, puis se relever et constater avec grand étonnement que rien n’est arrivé dans le pot ! Ce comportement se produit à une période où il n’a pas encore compris le sens de cet acte quotidien, n’a pas encore fait le lien entre ses sensations corporelles et la production dans le pot. On peut aussi observer son intérêt mais aussi sa surprise à voir sortir de lui ce liquide chaud, lorsqu’il est debout dans son bain, sans rien avoir demandé ou commandé. Tâtonnement aussi quand à une autre étape de développement, il identifie son besoin, s’asseoit sur le pot, met activement en marche ses sphincters, très concentré sur ses muscles internes mais ne parvient pas à faire sur le pot…et c’est dans la couche juste remise que la selle va arriver, alors « qu’il n’y pense plus ». Ce comportement est parfois vécu par l’adulte comme une provocation de la part de l’enfant alors qu’il s’agit seulement d’une défaillance de son « système de contrôle » pas encore tout à fait mature. Tout un temps de connaissance et d’exercice va donc être nécessaire entre les 1iers essais sur le pot et les toilettes et le temps de « la propreté vraiment acquise » pour cette acquisition, comme pour d’autres acquisitions motrices : l’enfant qui fait ses premiers pas va encore avoir besoin de plusieurs mois d’exercice, pendant lesquels il passe encore beaucoup de temps à 4 pattes, avant de ne plus se déplacer que debout, d’une marche bien assurée.

šNécessité d’une maturation intellectuelle et sociale aussi pour faire des liens, coordonner sensation-action et exigences sociales : pour utiliser le pot et les toilettes, l’enfant doit d’abord tout ressentir et identifier un besoin dans son corps, se retenir (et donc être capable d’une bonne maîtrise des sphincters), se diriger vers les toilettes et satisfaire son besoin dans un lieu qui lui est indiqué. On peut voir à l’œuvre ce travail de lien, d’anticipation auquel l’enfant doit se livrer lorsqu’il s’interrompt dans son activité, baisse son pantalon et se dirige bien encombré par ses vêtements en accordéon sur ses pieds, jusqu’aux toilettes. Rejoindre ce lieu nécessite aussi de la part de l’enfant, un travail d’intégration d’une règle sociale, culturelle, aidé dans cette tâche par des adultes qui vont lui donner des indications claires et constantes. Il s’agit bien là, pour le jeune enfant, d’un pas important sur le chemin de l’autonomie, être autonome va bien au-delà de « faire tout seul », c’est identifier ses propres besoins, chercher le moyen de les satisfaire et avoir la capacité et le plaisir de les satisfaire par soi-même, dans un cadre socialement défini. L’adulte, parents ou professionnel, contribue à ce cheminement : en plus de donner des indications claires et constantes sur le fait social, à avoir qu’il existe un lieu précis et intime pour faire ses besoins (le pot n’est pas un jouet, ni un objet que l’on peut utiliser dans toutes les pièces de la maison).

šLa tâche de l’adulte est de permettre à l’enfant d’avoir accès ses propres ressources, de découvrir et de prendre possession de ses capacités, de ne pas gêner, entraver la prise de conscience de son corps, de son fonctionnement, de ses besoins, ne pas entraver l’identification des messages donné par son corps. Par exemple, qu’est-ce que l’enfant comprend du fonctionnement de son corps quand il est mis assis sur le pot à un moment où il ne ressent pas de besoin ? On ne l’aide pas avec cette proposition.

L’étape la plus complexe de ce processus est sans doute celle de la maturation affective, c’est aussi probablement celle qui est la plus difficile à comprendre pour les adultes : comment comprendre qu’un enfant ait du mal à se séparer de ce qu’il considère comme une partie de lui-même et que nous considérons comme un déchet inutile, qui sent mauvais et qu’il faut faire disparaître au plus vite, déchet qui est sale mais aussi qui rend « sale » quand on ne peut pas s’en séparer puisqu’on devient « propre » lorsqu’on y consent…

           Une étude scientifique fait à l’institut Pikler (Loczy) à Budapest, et portant sur plusieurs centaines d’enfants qui accédaient à ce contrôle sphinctérien, à leur rythme et de leur propre initiative, montre que tous les enfants sont devenus « propres » après avoir dit « je ». C’est-à-dire que l’enfant doit avoir pu rassembler les différentes parties et perceptions de son corps en une entité unifiées, en une unité corporelle pour accepter de se séparer d’une partie de lui-même, qui devient du non-moi, sans éprouver un sentiment de perte ou de morcellement. Cela signifie aussi que l’enfant doit avoir acquis une certaine maturité du moi, s’être construit comme un être individuel conscient de son existence propre, de se percevoir comme un sujet (je) pour vaincre ses craintes (peurs, inquiétudes, angoisses) dont peuvent témoigner certains enfants paniqués devant leurs propres selles dans la salle de bain, ou à la fois apeurés et fascinés par la chasse d’eau, ou la cuvette des toilettes dans laquelle on pourrait être englouti…Certains autres enfants contrôlent tout à fait bien leurs sphincters, repèrent les besoins de leur corps et réclament une couche pour faire leurs selles, pas encore prêt à faire sur le pot. Cette étude met en évidence et c’est peut-être un aspect connu, qu’il existe toujours un délai entre la première selle faite dans le pot et les suivantes. Les chercheurs ont nommé ce comportement « le choc du 1ier caca ». Ce délai, cet écart peut, selon les enfants, varier d’une à plusieurs, voire plusieurs mois.

Accompagner l’enfant dans cette maturité affective, c’est sûrement lui donner du temps pour aller à son rythme, élaborer, jouer, travailler les inquiétudes qui peuvent être liées à ce cheminement même si elles ne sont pas toujours explicitement perceptibles ou exprimées par l’enfant. Il faut rappeler que cette période de maturité sphinctérienne coïncide aussi avec celle de l’émergence de l’intérêt sexuel, génital, chargée également de beaucoup d’émotions. C’est une période où l’enfant est préoccupé par les questions fondamentales de la vie, la mort. Il a besoin d’en parler et d’être écouté dans ses préoccupations par un adulte disponible, compréhensif et empathique. L’accompagner dans cette étape de son développement, c’est aussi soutenir le développement de son moi que l’enfant cherche à faire valoir au cours de cette période dite d’opposition mais qu’il faudrait plutôt qualifier d’affirmation de soi, lorsque « l’enfant insiste pour mettre son pantalon vert, il veut porter tout seul la corbeille ou couper le morceau de pain lui-même ». S’il peut prendre ces initiatives, être reconnu dans ses compétences, pouvoir décider ce qui concerne son propre corps, ce qui y entre (les aliments, selon ses goûts et son appétit) comme ce qui en sort, l’enfant n’aura pas besoin de se faire entendre par des oppositions systématiques ou violentes. En lui offrant au sein d’une relation affective sécure. Cet espace de liberté, tout en lui indiquant avec la clarté les limites, en soutenant son désir de grandir, de s’identifier à un adulte qu’il l’aime et qui le respecte le petit enfant, parviendra à son rythme à « renoncer à sa couche douce et chaude ainsi qu’à la proximité intime de l’adulte pendant le temps du change ».

                                                                                                                                                                                                                                       

Equipe CRECHE AND DO

Article rédigé d’après Miriam Rasse
(psychologue en crèche, directrice de l’association Pikler-Loczy de France)